« Par les Vivants »

le projet (en cours) de parcours immersif sonore géolocalisé de la clsse de 3e2 

“Par les Vivants”? Un titre énigmatique pour celui ou celle qui, faisant œuvre d’historien, aurait plutôt tendance à dire qu’il ou elle retrace la vie de défunts. Un titre plus évocateur pour des sociologues observant les individus dans leur milieu de vie. Un titre poétique pour des géographes analysant la répartition spatiale des activités humaines. En fait, un subtil mélange de ces trois aspects pour faire une histoire incarnée, au plus près des acteurs, et, au-delà, participer à la lutte contre les discriminations et l’antisémitisme.

La classe de 3e2 participe à un projet piloté par la Direction du Numériqu pour l’Education mobilisant également 3 autres classes des académies de Lille, Caen et Créteil. L’objectif est de retracer la vie des populations dites « juives » selon le statut de 1940 et ayant vécu à Versailles. Pour cela, ils préparent des parcours sonores géolocalisés.

Le projet est né d’un questionnement sur l’enseignement de la Shoah et sur la façon dont les populations victimes du génocide perpétré par les Nazis sont le plus souvent désignées et définies à partir des sources produites par l’occupant nazi. Une telle approche véhicule l’idée que la personne désignée comme « Juif » est nécessairement une future condamnée. Ici, on veut modifier ce postulat et observer les personnes qualifiées de « juives » non plus comme telles, mais bien comme de simples citoyens, dans l’ordinaire de leur existence. On cherche donc à comprendre comment s’est construite cette discrimination.

Il s’agit véritablement d’aller à la rencontre des vivants, en se rendant dans les lieux habités, fréquentés, transformés par ces familles et d’en montrer l’hétérogénéité, d’y retrouver le déroulé d’une vie dont le rythme fut brisé par l’occupation nazie et la politique de Vichy. Développant une approche s’apparentant à celle de la géographie sensible, il amène à exercer sa vigilance quant au risque d’un excès d’empathie ou de compassion pour son objet d’étude, voire une identification. Si les élèves sont invités à mener une histoire sur le terrain, sur un espace connu et éprouvé, dont ils ont une expérience et une image mentale personnelle, il importe aussi de leur faire adopter une démarche scientifique rigoureuse.

Dans le cadre de la réalisation de ce projet, les élèves ont pu rencontrer Sœur Danièle, Supérieure du Couvent du Sacré Cœur de Versailles dont la voix fait revivre pour nous celle de Mère Annette, des Sœurs, des fillettes dont Véra Goldman, Nicole et Monique Caspari. Au terme de son récit, grande surprise des élèves : « Derrière ces hauts murs, il s’est passé tout cela ! ». L’idée de « réseau de solidarité » commence à poindre. Les notions de respect, de fraternité et de tolérance habitent les propos de Sœur Danièle et marquent les élèves : des juifs aidés par des catholiques ? Une petite fille qui pouvait vivre sa religion juive alors qu’elle était dans un couvent ? Afin de faire réfléchir les élèves sur l’intégration des familles juives versaillaise à la vie locale, mais aussi de leur faire découvrir la culture juive, nous visitons la synagogue de Versailles, sous la houlette de Monsieur Sandler. Son vestibule est orné de plaques à la mémoire de sa fondatrice et des victimes de la barbarie nazie. Certains noms de famille commencent à faire échos chez les élèves, dont ceux d’Henri Weil, père de Nicole, et du docteur Paul Weil, son oncle. Les élèves interrogent Monsieur Sandler sur chaque élément du décor de la synagogue, déambulent dans l’espace réservé aux femmes, font résonner l’orgue, observent le tableau du souvenir des défunts, un manuscrit hébreux.

Puis vient le moment attendu, préparé en classe, mais aussi un peu redouté, d’aborder les événements récents de Toulouse. Le dialogue se met naturellement en place. Si les élèves sont un peu intimidés et soucieux de ne pas franchir certaines limites pour ne pas heurter Monsieur Sandler, ils parviennent à poser toutes leurs questions et à comprendre et respecter ses silences. Ils sont fiers d’avoir pu aborder cette thématique avec Monsieur Sandler et de l’avoir entendu leur dire « qu’il avait été heureux de parler avec [eux] ». La discussion se poursuit devant la plaque apposée par la ville de Versailles devant le square Jonathan Sandler, à quelques pas de la synagogue.

Puis vient le moment de l’immersion dans les archives. Cette plongée dans les cartons et dossiers, registres et microfilms, dans le magnifique écrin de Archives Communales de Versailles que sont les Grandes Écurie du Roi. Navigant entre les registres, les listes électorales, les recensent, les affiches, les décisions de la municipalité, manipulation d’un lecteur de microfilm, sous la conduite de Madame Camille Pin ( Archiviste chargé des Publics) et de Madame Lewin, les élèves se lancent munis de leur liste de noms, de quelques indices (un nom et un prénom, une date de naissance, une adresse, une profession, un nom d’épouse…). C’est à qui trouvera le maximum d’informations. Le « goût de l’archive » (pour reprendre l’expression d’Arlette Farge) serait-il progressivement en train de les gagner ?

Voulant poursuivre cette sensibilisation au maniement des archives, les élèves participent à un atelier organisé, cette fois-ci, par le Mémorial de la Shoah : « Des vies de papier : traces d’itinéraires singuliers dans les archives ». L’atelier leur propose des sources privées, des témoignages, des photographies, mais aussi des objets personnels, des sources administratives (préfecture de police, cartes extraites du fichier des entrées à Drancy) et les inscriptions sur le Mur des Noms des 76 000 Juifs déportés (nous n’avons pu les voir réellement car le Mur est en cours de rénovation).

À la saison de la collecte, succède celle du classement… Toutes ces informations exigent maintenant d’être répertoriées et organisées afin d’en permettre une exploitation rigoureuse et scientifique. Chacun choisit son mode de restitution. Les prochaines étapes consistent en une mutualisation des découvertes, à la poursuite des dépouillements et à la rédaction des narrations.

Parallèlement, la réflexion sur la production finale débute. Les élèves commencent à penser à l’habillage sonore de leurs parcours. Ils découvrent dans une lettre extraite du fond privé de Madame Caspari qu’au moment de quitter le couvent pour être mises à l’abri à Écuelles, Véra Goldman, Nicole Weil et leurs petites camarades avaient entonné la chanson « Ce n’est qu’un au revoir », dans la chapelle du couvent. Avec l’aide de Madame Desvignes, professeur d’Éducation musicale de la classe, nous réfléchissions à la manière de faire ressentir l’émotion régnante à cet instant. Très volontaires, les filles de la classe acceptent de prêter leurs voix pour accompagner cette phase de notre narration.

Rendez-vous en janvier 2020 pout tester et éprouver notre parcours sonore immersif.

Des informations sur l’avancée du projet sont à venir …  Mais pour l’instant, les 3e2 sont plongés dans les dépouillements d’archives et la création ! 

Nos plus vifs remerciements à tous les témoins, enfants et petits-enfants de victimes qui ont accepté de nous recevoir, de nous livrer une partie de leur histoire familiale et personnelle, de nous confier des archives privées et d’échanger : Madame Francine Caspari, Monsieur Gilles Weil, Monsieur Bernard Weil et son épouse, Monsieur Samuel Sandler, Sœur Danielle, Père Nicolas Lelegard. Nous remercions également Madame Violaine Levavasseur, Directrice des Archives communales de Versailles, pour son accueil et son aide, Madame Pin, Archiviste aux Archives communales de Versailles chargés des publics, pour sa bienveillance et ses judicieux conseils pour rendre accessibles les sources aux élèves, et Madame Émilie Goursaud-Fournier, Coordinatrice Opérationnelle du Service Pédagogie au Mémorial de la Shoah.

Mme Coquillard tient également à remercier Madame Hovart, Principale, et Monsieur Donnadieu, Principal Adjoint, pour le soutien apporté au projet, les élèves de 3e2 pour leur implication, les membres de l’équipe pédagogique de la 3e2, et en particulier Madame Tapia del Campo, professeur de Lettres, pour notre atelier commun sur « le témoignage : œuvre littéraire et/ou source historique ? » (et d’autres suivront, Madame Desvignes, professeur d’Education Musicale, pour ce premier travail de mise en son des sources, Madame Magnan, professeur documentaliste, dont l’enthousiasme communicatif et la connaissance de Versailles nous est des plus précieuse et notre Assistant d’Education Référente, Dorothée, encadrante de choc, indispensable de nos premières visites sur site.